Splint Invest : posséder des fractions est un rêve, pas un investissement
Je reçois de plus en plus de messages de gens déçus par Splint Invest, la plateforme suisse qui te vend des parts de montres, de tableaux, de cartes Pokémon ou de voitures de collection à partir de 50 euros. J'en avais déjà parlé en vidéo, et la fiche sur Derrière la société lui donne 49/100 avec des manquements documentés sur des points structurants. Aujourd'hui je vais plus loin, parce que je connais deux des niches qu'ils vendent de l'intérieur : l'art, où j'ai fait des galeries, et le Pokémon, où je suis dans le business depuis des années. Et ce que je vois sur Splint, ce n'est pas un hasard ni une maladresse. C'est un modèle.
Le modèle : tu rêves, ils encaissent
Le principe est simple. Splint achète ou fait apporter un objet par un partenaire, le découpe en parts de 50 euros, et te vend ces parts avec une fiche qui affiche trois scénarios de rendement et un horizon de sortie de deux à quatre ans. Au passage, la plateforme prélève des frais de 4 à 10 % du prix d'achat selon l'actif. C'est écrit dans leur FAQ. Ces frais sont encaissés le jour où tu achètes, que l'objet prenne de la valeur ou non. La société ne co investit pas ses propres fonds aux mêmes conditions que toi : elle est rémunérée par ton entrée, pas par la sortie. Autrement dit, Splint gagne quoi qu'il arrive, et toi tu gagnes peut être, dans deux à quatre ans, si quelqu'un veut bien racheter l'objet au prix espéré.
Ce point là, à lui seul, devrait te faire fermer l'application. Une plateforme qui gagne de l'argent en te proposant tout et n'importe quoi n'a aucune raison de trier. Plus il y a d'objets en vitrine, plus il y a de frais d'entrée. Et c'est exactement ce qu'on observe : whisky, vin, montres, sacs, sneakers, art, cartes, voitures, tout y passe.
L'art : la vieille technique pour écouler les invendus
Dans le monde des galeries, il existe une pratique que tout le monde connaît et dont personne ne parle aux clients : quand une œuvre ne se vend pas, on ne baisse pas son prix, parce que ça casserait la cote de l'artiste. On cherche un autre canal. Pendant longtemps, c'était les ventes aux enchères de second rang, les foires de province ou les décorateurs. Aujourd'hui, c'est le retail fractionné. Une œuvre que la galerie n'arrive pas à placer à 30 000 euros auprès de collectionneurs qui connaissent le marché devient, sur une application, 600 parts de 50 euros vendues à des particuliers qui ne le connaissent pas, avec un scénario « offensif » qui promet 30 ou 40 % dans trois ans.
Splint ne choisit pas ses œuvres tout seul : elles sont apportées par des partenaires, comme M&A Arts pour l'art ou Liquid Grape pour le vin, qui « soumettent des demandes » que les analystes de Splint valident ensuite. Pose toi une seule question : pourquoi un marchand d'art qui a une pièce dont il est sûr qu'elle va faire +40 % irait la céder à une application pour qu'elle soit vendue à des particuliers, frais compris, au lieu de la garder trois ans et d'empocher la plus value lui même ? La réponse, tu la connais. Il la cède parce qu'il n'y croit pas assez pour la porter, ou parce qu'il a besoin de la sortir de son stock. La plateforme sert de porte de sortie aux partenaires, et le client final sert de liquidité.
Le Pokémon : ils revendent, mais au mauvais moment et avec des frais que personne ne voit
Sur les cartes et les produits scellés, soyons précis : Splint arrive à revendre ses objets. Le problème n'est pas là. Le problème, c'est qu'ils ne maîtrisent pas ce marché. Le Pokémon est un marché de timing : il y a des fenêtres où une pièce s'arrache, et des mois où elle dort. Quelqu'un qui est dans le business le sait, le sent, et vend quand la demande est là. Splint vend quand son horizon de sortie arrive ou quand une offre tombe dans sa fourchette, c'est à dire au calendrier, pas au marché. Résultat : des sorties au mauvais moment, sur des pièces qui valaient bien plus quelques mois avant ou quelques mois après.
Et surtout, il y a les frais que tu ne vois pas. Les 4 à 10 % de plateforme sont affichés à l'achat, mais entre le prix auquel l'objet a été réellement acheté par Splint ou son partenaire et le prix auquel il est proposé en parts, il y a une marge que personne ne te détaille. Puis à la vente, le prix net qui te revient après le processus de sortie n'est pas le prix de marché de l'objet. Mis bout à bout, c'est là que la plus value disparaît. Un chiffre pour te situer : dans la réalité du marché Pokémon, un item sérieux acheté au bon prix vaut déjà le double le lendemain, et des années plus tard on parle de 250 % de hausse minimum sur les bonnes pièces. Faire moins que ça sur du Pokémon, quand on se présente comme expert avec des analystes et des partenaires spécialisés, ce n'est pas possible. Si les sorties affichées sont en dessous, c'est que la marge est passée ailleurs que dans ta poche.
J'ai expliqué dans mon article sur les ETB et dans celui sur la revente de cartes comment ce marché fonctionne vraiment. Le résumé tient en une ligne : la plus value se fait à l'achat et au timing de la vente, et les deux sont entre les mains de Splint, pas les tiennes.
Les voitures : personne ne sait, pas même eux
Les voitures de collection, c'est une autre histoire, et elle est pire. La valeur fluctue très vite, selon la mode, l'état, l'historique et l'humeur du marché à un instant donné. Hormis quelques grandes marques avec des motorisations réputées, il est quasiment impossible de prévoir une plus value à trois ou quatre ans. Et contrairement à une montre dans un coffre, une voiture coûte de plus en plus cher à entretenir avec le temps : stockage, assurance, mécanique, remise en route. Ces coûts, c'est toi qui les portes, répartis entre les détenteurs de parts, pendant que l'objet attend un acheteur. Un collectionneur de voitures achète une auto parce qu'il la connaît, la conduit, la fait expertiser. Une part de voiture dans une application, c'est l'inverse de ce métier.
Ce que disent les chiffres vérifiables
Je n'ai pas que mon expérience des niches pour appuyer ça. La fiche Derrière la société, datée du 6 août 2026 et sourcée au registre suisse, pose les faits. Splint n'a aucun agrément FINMA pour l'activité d'investissement : la société opère dans le bac à sable Fintech, avec des fonds clients plafonnés à 1 million de francs, et une affiliation VQF qui couvre l'anti blanchiment, pas l'investissement. Aucune statistique de performance exhaustive n'est publiée : les valorisations sont auto publiées chaque trimestre dans l'application, par la société elle même. Aucun cycle complet n'est documenté publiquement sur plus de 200 actifs financés depuis 2021. Le marché secondaire n'ouvre qu'une fois par semaine, et tes offres doivent rester dans une fourchette de « juste valeur » fixée par Splint. Le programme de rachat est « non garanti ». Le bloc « track record vérifiable » de la fiche est noté 2 sur 15, et le bloc « frais et alignement d'intérêts » 1 sur 5.
Un détail sur leur page d'accueil résume tout. Pour vendre du whisky, Splint affiche que l'indice Rare Whisky Apex 1000 a fait +403 % entre 2013 et 2023, contre +225 % pour le S&P 500. Cet indice suit les 1 000 bouteilles les plus performantes du marché, sélectionnées après coup. C'est comme vanter le rendement de la bourse en ne comptant que les 1 000 actions qui ont le plus monté. Ça ne dit rien de ce que rapportera la bouteille qu'ils te vendent aujourd'hui.
Le même argent, directement dans l'objet
Voilà le fond du problème. Splint te fait rêver en te faisant posséder une part d'objets que tu ne pourrais pas acheter seul : la Rolex à 10 000 euros, le tableau à 30 000, la voiture à 80 000. Mais ce que tu possèdes, c'est une ligne dans une application, sans aucun contrôle sur le moment de la vente, le prix accepté ni l'acheteur. Si tu mets la même somme, même 200 ou 500 euros, dans un objet que tu choisis et qui t'appartient entièrement, une carte gradée, une ETB scellée, une pièce d'un artiste que tu as étudié, tu fais une meilleure plus value pour trois raisons. Tu achètes sans les 4 à 10 % de frais. Tu es maître de la revente : tu fixes ton prix, tu choisis le moment, tu acceptes ou tu refuses une offre. Et surtout tu apprends le marché, ce qui est la seule chose qui rapporte vraiment sur le long terme.
C'est la logique que je suis avec Kollectaria sur les cartes gradées, où j'ai doublé ma collection : je choisis chaque pièce, je sais pourquoi je l'achète, et personne ne prend de commission sur mon rêve.
Ce que je te conseille
Si tu as déjà des parts sur Splint, ne panique pas : regarde la date de sortie prévue de chaque actif, note la valorisation affichée aujourd'hui, et compare avec ce que l'objet entier se vend réellement sur le marché (enchères passées, boutiques, annonces). Si l'écart est important, tu sais ce qui t'attend à la sortie. Si tu n'y es pas encore, n'y va pas : une plateforme qui gagne sur ton entrée et pas sur ta sortie n'est pas alignée avec toi, point. Et si une niche te plaît, l'art, le Pokémon, les montres, apprends la avant d'y mettre un euro, et achète en direct. Ma méthode en 8 points pour repérer une plateforme douteuse s'applique ici mot pour mot.
Je n'ai aucune position sur Splint Invest et aucun partenariat, dans aucun sens, et c'est déclaré sur la fiche. Le droit de réponse de la société est ouvert en permanence sur Derrière la société : s'ils publient enfin des statistiques de sortie exhaustives, actif par actif, je les lirai et je mettrai cet article à jour. Rien de tout ça n'est un conseil en investissement, fais tes propres recherches.
